Cette coquetterie typographique nous vient d'outre-Atlantique. C'est en 1972 que James Woodward, professeur
-entendant- à Gallaudet, proposa d'utiliser une minuscule pour désigner la situation audiologique d'un individu et la majuscule pour désigner une personne sourde revendiquant une langue signée,
en l'occurrence l'ASL, et une culture. Ainsi naquirent les big D versus les small d et les "in-group" versus les "out-group".
En anglais, on peut l'admettre (quoique...). L'américain utilise beaucoup, beaucoup, les majuscules,
notamment pour les adjectifs désignant les locuteurs d'une langue. Les big D sont ainsi assimilés aux autres minorités linguistiques. "Deaf" et "deaf " ne sont utilisés qu'en tant
qu'adjectifs. Utiliser "deaf " comme substantif supposerait de lui trouver un pluriel anglo-compatible : "deaves ?"
L'initiative de Woodward a suscité et continue de susciter des querelles byzantines, chacun y allant de sa définition de l'authentique big D. Les forums sur Internet livrent des échanges un
tantinet surréalistes autour de la question existentielle : To be or not to be a big D.
Il y a :
- les intégristes, qui pensent qu'au fond seuls les sourds de parents sourds ont vraiment droit au label big D (des small d travaillant dur pour apprendre l'ASL et être admis dans le gotha
se plaignent de l'oppression des big D).
- les angoissés : "What I am ? big D or small d" se demande celui qui a passé une partie de sa scolarité avec les entendants et l'autre partie dans un collège spécialisé pour
sourds.
- les pragmatiques : dans le doute et pour ne vexer personne, ils donnent du big D à tout le monde.
- les malins : un sourd oraliste insiste pour être présenté comme big D dans une interview. A malin, malin et demi. Le journaliste commence son article : "Deaf activist, J.B.,
said.... ".
- les œcuméniques -tendance qui semble prédominer aujourd'hui- proclament : "We all are one big happy family".
En français en revanche, langue peu encline à la majusculite, on met une minuscule aux adjectifs désignant un
peuple, une langue ou le locuteur d'une langue... une étudiante noire, britannique, musulmane, arabophone ... Seuls les noms désignant un peuple, une race, les habitants d'un pays prennent une
majuscule : un Américain, un Pakistanais. Un Sourd est donc stricto sensu un individu appartenant à une ethnie ou un pays particulier. Quant à une "personne Sourde" c'est un Objet Typographique
Non Identifié.
Sous réserve d'inventaire, il me semble que les associations représentatives des usagers (celles qui sont
réunies dans l'UNISDA) ont évité de tomber dans le panneau (l'administration française aussi, contrairement au Conseil de l'Europe).
Cette discrimination typographique, qui cache une discrimination tout court, est-elle de bon aloi ? Une amie,
fille de parents sourds, habitant une bourgade de province m'a raconté : "Pendant toute mon enfance, je n'ai pas eu ni nom ni prénom. J'étais « la fille des sourds »". Aurait-elle mieux
supporté d'être "la fille des Sourds" ? J'en doute.
Il me semble qu'il serait plus respectueux et plus efficient, pour Tous et tous, de promouvoir une terminologie consensuelle pour indiquer le mode de communication d'une personne sourde : Alain
Dupont, sourd gestuel (?), Aline Duval, sourde oraliste (?), Alexandre Dumont, sourd bilingue (?). Ou tout autre adjectif qui paraîtrait plus approprié aux intéressés.
Qu'en pensez-vous ?